Comme des Lames de Fond

 

Je m'étonne à ta vue, comme du temps passé

Nous vouloir nous quitter? Croire cela plus sage et juste

Adieu - Holderlin

Un dîner, ailleurs de mon quotidien apaisé. D'une invitation banale, je m'aperçois qu'il n'en est rien, banalisé peut-être, camouflée, flouée. J'accepte pour preuve de mon détachement à lui et en ce moment à moi aussi.

Le jour, l'heure, tout m'a convenu, même le retour à l'Orient Extrême. Joies passées, communs souvenirs d'une période douce et insouciante. Orient Extrême, son restaurant fétiche, presque son lieu de vie que je m'oblige à éviter depuis un an, allant jusqu'à faire des détours insensés pour ne pas l'approcher de trop près.

Parler comme avant, avant ce qu'il faut appeler le sérieux contentieux qui nous a dissout. Un an que je n'ai pas entendu le son de sa voix, une année pendant la quelle j'ai travaillé à l'oublier en m'enfermant dans mes espaces protégés de tout ce que je suis, de lui en somme. Evidement, en m'éloignant de lui, c'est moi que je cherche à fuir. Notre histoire débutée sur un curieux malentendu s'est achevée dans la tristesse de nos mensonges et de nos violences. Cachée, ne pas briser la parfaite harmonie de son couple, ne pas gâcher la relation exceptionnelle qu'il construisait avec son fils. Heureux, il me disait que sa vie lui convenait telle qu'il se l'était construite. Détruits, nous nous sommes échoués lamentablement, échoués sur le rivage d'une histoire somme toute très banale. J'ai su très tôt que j'étais enceinte, de lui comme une évidence. Et puisque je devais restée cachée, privée de tout libre-arbitre, j'ai décidé de lui retourner cette dissimulation imposée. Vengeance, vengeance, jouer pour ne pas sombrer. Il ne s'est aperçu de mon état que lorsque celui-ci lui a sauté aux yeux. Hors de lui, m'accusant de trahison, manipulation, il voulait que j'avoue mon crime. Dis-le que tu es enceinte, dis-le que cet enfant est de moi. Je joue comme ailleurs de la scène, je ne suis pas enceinte, cet enfant n'est pas de toi. Etrange le fait que jamais je n'ai pu lui dire les mots qui s'imposaient à moi. Jamais je n'ai pu sortir de la cachette, obéissante jusqu'au bout de l'indicible.

Et puis j'ai avorté d'un enfant que je n'ai jamais porté. Quel besoin aurai-je eu de le prévenir de l'avortement d'un enfant que nous n'avions jamais conçu. Alors que nous étions dans un schéma de démence quotidienne, il a essayé, sans succès, d'obtenir par le biais de mes parents et de mes amis mon internement dans un établissement psychiatrique. Folle, tu es folle, irrémédiablement, définitivement.

Et puis... chacun connaît des moments lamentables, presque honteux.

Je suis revenue de ce lieu où je nous avais oublié, en ayant superposé ma réalité aux faits. Il savait déjà que mes oublis ont toujours un goût amer, un goût de reviens-y. Le jour de mon retour à Paris, il est venu chez moi, frappant la porte à coups de poings et de pieds, hurlant sur le pallier : pourquoi tu ne me l'as pas dit. Comme ailleurs de l'évidence du désastre, je lui ai ouvert la porte le laissant entrer dans mon appartement. Il m'a poussé jusqu'au salon où il m'a jeté sur le canapé en me frappant. Folle tu ne réalises pas la portée de tes actes. Moi, je riais de lui, de son inaptitude à comprendre ma dérive. Lorsque tout a été fini, que le calme était a nouveau installé entre nous deux, il a voulu faire l'amour avec moi, il y a comme une sorte de fatalité lorsque nos deux corps sont en présence. Et cette idée, qu'il avait alors, de faire ensemble un autre enfant, comme pour me laver de cette inutile culpabilité. Je crains qu'ensemble nous soyons aller au bout de ce qui parait supportable.

Depuis cette journée, rien si ce n'est cette longue lettre qu'il a déposé dans ma boîte aux lettre quelques jours après notre chute finale. Lettre terrible, empreinte de haine, haine contre lui, sa faiblesse, son manque de discernement, haine froide contre mon immaturité, mes mensonges et mon incapacité à aimer. Jamais, au cours de ces trente-huit pages manuscrites, je n'ai lu de regrets de sa part, regrets face à la démesure qu'il a déployé contre moi, regrets que je me serrai empressé de mépriser. Il a fini de décharger en moi ses rancoeurs dans la violence résumée d'une dernier phrase : disparaît de ma vie, éloigne-toi de moi, parce que je crains être capable, un jour de colère de te laisser autre chose que le souvenir d'une clinique aux Pays-Bas.

Et puis la vie, par des sorts qu'elle seule connaît, annule le passé trop pathétique, me rendant parfois atone, souvent détachée, ataraxie parfaite, heureuse finalement.

Une année trop idéale, sans mon Idéal, fuyant.

Retour à nous, le temps d'un dîner, sans évoquer le passé, les heures ridicules où nous nous sommes tant tués. Orient Extrême, le nom m'inspire la promesse d'une belle soirée, attablés dans ce lieu familier. Une année, vois-tu mon chéri je t'ai obéis, nul signe de vie avant que tu ne m'ai réécris. La réservation était à son nom, je suis arrivée un peu en avance et me suis surprise a avoir un petit rire très peu chic lorsque j'ai demandé sa table au maître d'hôtel. Je suis parfois une petite fille, c'est tout mon problème, je ne fais pas des erreurs mais des bêtises. J'ai un don inné pour relativiser mes fausses routes, je les acceptes et les digères mais toujours en les contextualisant car après tout ma vie n'a rien de tragique.

Le restaurant japonais était bondé, au comble de ce que le quartier peut offrir de plus pédant, mais malgré tout je m'y suis toujours sentie aussi à l'aise que les poissons dans le grand aquarium, prêts à finir en sachimis mais heureux du spectacle qu'offre la faune germanopratine. Tout comme ces chers poissons, je voulais être la plus décorative possible, je me suis apprêtée : maquillage professionnel, vêtements en vogue mais très « élégance discrète qui coûte cher mais dont je suis la seule à savoir à quel point parce que c'est cela le snobisme ». Je voulais être ton sur ton avec l'ambiance et avec lui. Etre ouvertement so glam tout en laissant envisagé des ressorts cachés, une sensibilité faite de puissantes réflexions heideggériennes et kantiennes matinée de quelques hiatus dignes de Maître Eckhart. En vérité j'avais réussi a prendre la pose parfaite et je m'y tenais mordicus. Drapée dans du sublime, parfois je ne me refuse rien, petite flûte de champagne rosé et cigarette d'usage, rien en moi ne laissait paraître l'angoisse de le revoir.

Je l'attends, comme avant. Tout à coup il apparaît, son beau sourire illuminait son visage de cire, masque bambara, son élégance m'a toujours intimidée, son aura m'efface en même temps que le monde qui l'entoure. Je me lève pour l'accueillir, comme il est d'usage pour celui qui trop content de ne plus être seul se jette au cou de l'Etre espéré. Il m'embrasse sur la joue et me dit que je suis très belle. Mon teint aspect maquillage professionnel, mes yeux charbonneux, mes traits creusés, tirés à l'intérieur de mon visage, malgré ces artifices nul doute que ma beauté n'a pas l'évidence de la sienne. Je ne suis pas dupe de mes faux-semblants. Lui a l'allure de ces gravures qui souvent illustrent les textes des romantiques allemands alors que moi je suis une faiseuse de circonstance d'un commun très galvaudé. Nous nous regardons sans mot dire, avec de légers sourires, nous sommes apaisés, nos cœurs à l'unisson d'un même sentiment de légèreté. Nos regards disent la joie d'avoir vaincu le sentiment de tristesse nous permettant de constater qu'entre nous, désormais, ne subsiste aucune rancœur.

Mes yeux ne peuvent se détacher de siens, je me dissolve dans le noir intense de ses pupilles, à l'infini je plonge sans cesse en lui. Oui, il y a comme une sorte de fatalité lorsque nos deux corps sont en présence.

Très rapidement, la table s'est trouvée envahie par des plateaux de sachimis, yakitoris, oursins et coquilles Saint-Jacques. Trop gênée de le revoir et de manger à nouveau en sa présence j'ai un peu hésité avant que de déguster les plats, notre nectar d'ambroisie. Car nous sommes des Dieux qui par un malheureux concours de circonstances ne trônons pas sur l'Olympe car nous sommes perdus ici-bas au milieu des ombres.

Le dîner fut animé par une succession de discussions destinées surtout à accélérer la fin du repas. Quand l'heure est venue de partir, je me suis levée un peu chancelante, il a mit son bras autour de mes épaules et nous sommes sortis dans la rue, et alors que la douce atmosphère de cette soirée nous a dévié vers nous, il m'a embrassé en me poussant sous une porte cochère, puis il a posé sa tête au creux de mon épaule en m'entourant de ses bras. Viens chez moi, je me suis entendue répondre pourquoi pas.

Aucun mot n'est assez joli pour résumer notre ultime révérence.

[04.05.07]

Vos commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Cet article ne peut faire référence à d'autres publications.

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 3 + 4 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens

Créer un blog sur MaBulle. | C.G.U. - Copyright | Signaler un abusContacter l'auteurVisiter le blog parrain http://camillepapote.mabulle.comVoir des blogs de la thématique: Réflexions et pensées diverses