La Nostalgite
Chacun est affublé de quelques petites et grandes névroses, souvent elles sont chéries, entretenues, élevés. L'idée étant « d'en faire quelque chose ». De ses lignes incurvées essayer d'en tordre la perspective, comme un bâton cassé qui devient droit lorsqu'il est vu dans l'eau. Tout est question de perspectives, de maquillage, de subterfuges et d'ingéniosité.
Je suis atteinte de Nostalgite aigue, je l'avoue même si j'en ai un peu honte. Pas encore un quart de siècle de respiration hydrocarburée et déjà des « je ne souviens » et des « en 2002 qu'es que c'était bien... ».
Non, tu ne peux pas comprendre, dis-je avec une certaine gravité à une mioche de 7 ans, fille d'une amie. C'était à une époque bénie, une époque que les moins de 10 ans ne peuvent même pas imaginer. Et puis c'est tout.
Ma nostalgite relève de deux formes très communes : la forme spatiale et la forme temporelle.
Je me souviens de mon apprentissage de la langue française. Avant l'anglais, avant l'allemand, il était évident pour ma mère que mon frère et moi devions être de parfaits pratiquants de la religion « France : culture et traditions ». En Roumanie, dans la première moitié des années 80, nos compatriotes avaient d'autres maigres chats à fouetter que d'entreprendre de faire de leurs enfants des citoyens français perdus derrière le Rideau de fer. Ma mère passait pour une originale aux yeux de ses amies. Elle nous avait tellement bien conditionnés que nous ne comprenions pas pourquoi le gouvernement français, l'ambassade, Europe Assistance, l'ONU ou à la limite la DST ne s'occupaient pas de notre situation : trois citoyens français seuls dans un pays hostile, notre cause était grave et méritait d'être traitée avec le plus grand sérieux et la plus grande prudence. Que faisait Mitterrand et pourquoi Bernard Henri Lévy n'avait pas encore écrit une tribune dans le Monde pour médiatiser notre situation. La France nous a abandonné, c'était évident et ma mère décida de rentrer en Résistance : puisque nous sommes ici, en Roumanie, pays étranger, nous devons insuffler, à ces pauvres bougres, l'esprit de liberté et d'amour de la Vérité digne de nos ancêtres « coupeurs de têtes peruquées ». Elle publia de nombreux samizdats en forme de chroniques littéraires d'œuvres françaises qui étaient toujours ponctuées de morales belliqueuses à l'encontre de Ceausescu « la pensée du Danube » et de ses gardes chiourmes. Dans le même temps elle portait beau le style de Paris, allure extrêmement soignée, maquillage impeccable, coiffures souvent excentriques mais « à Paris, c'est très en vogue, j'ai vu le même brushing dans le Marie Claire que Bogdan m'a apporter de Pologne par la Suède et l'Hongrie. Oui, c'est une nouvelle filière d'importation des Marie Claire ». Nous mangions français, c'est-à-dire peu car, n'est pas, en France on ne mange pas de viande grasse enrobée de choux, ou de viande grasse noyée dans des sauces tout aussi saturées.
J'ai donc débuté la découverte de cette langue « statue du Commandeur » dans un contexte tout à fait favorable et qui devait tout naturellement laisser émerger mes prédispositions naturelles héritées d'une longue lignée d'ancêtres français. Sauf que très rapidement j'ai déchanté. Alors que mon frère, de 7 ans mon aîné, lisait Sartre, Giraudoux, Sagan, moi je devais me satisfaire du Voyage de Plume... Histoire laborieuse et totalement improbable d'un petit ours blanc dont la fonte de la banquise qu'il occupait avec sa mère l'a fait dériver vers les côtes africaines où il rencontre un hippopotame opportunément nommé Hippo qui lui fit découvrir la savane avant de le mettre sur la première banquise venue en direction du Pôle Nord où Plume retrouva sa maman des souvenirs pleins la tête. Voilà, le Voyage de Plume. L'histoire est plus tragique qu'elle n'en a l'air, et à 6 ans, j'étais totalement dramatisée par ce petit ours blanc qui dérivait sur un petit bout de banquise qui fondait à vue d'œil. A vue d'œil car je ne lisais pas suffisamment bien le français pour comprendre exactement toutes les pensées intérieures de Plume, j'avais l'image et puis je devais m'en débrouiller. Si bien que je suivis avec assiduité les cours que ma mère nous prodiguait, comme dans une véritable classe, sauf que c'était dans une pièce du sous-sol de notre maison. Et pour connaître les aventures de Plume, j'ai veillé des nuits entières à apprendre la Gentille conjugaison, la Terrible grammaire et l'Horrible orthographe. Finalement j'ai pu lire les quelques pages des malheurs et bonheurs de mon ami Plume. Je crois que mon frère et moi avions très vite appris le français que nous parlions avec de terribles accents, mais c'était pas de notre faute après tout le gouvernement français n'avait qu'à nous rapatrier et nous aurions eût un accent nickel.

Et puis...nous sommes venus en France. Quelle histoire. Sur mon bureau, en Roumanie, trônais un drapeaux bleu-blanc-rouge en plastique que mon frère de cessais de me piquer pour le mettre sur le sien. Voilà. 3 mois, et puis s'en va vers les USA. Mais toujours française de cœur avant que de revenir pour toujours à Paris.
C'est un exemple de nostalgite spatio-temporelle.
Je suis également atteinte d'Infantilite: je rêve souvent que je suis une ado vivant à Bruxelles...
Par Hannah-Lina, Vendredi 20 Juillet 2007 à 17:09 GMT+2 dans Love Diseas (article, RSS)






